A première vue, l'écorce des arbres est une structure peu intéressante. Au niveau scientifique, très peu d'études sur les écorces ont été poursuivies, comparé aux nombreuses recherches déjà réalisées sur le bois, importance économique oblige. Au niveau botanique, rares sont les classifications prenant en compte la description visuelle des écorces. A ma connaissance, seuls les Australiens utilisent véritablement l'écorce comme clef d'identification pour déterminer plus facilement une espèce d'Eucalyptus. Enfin, d'un point de vue purement artistique, l'écorce des arbres apparaît plutôt, dans l'esprit collectif, comme une vulgaire croûte inerte et monotone, sans grand intérêt.
Et pourtant, si seulement, avec un brin de curiosité, on prenait la peine de regarder autour de nous, il serait facile de s'émerveiller devant une simple écorce de Platane (Platanus sp.), de Pin parasol (Pinus pinea), ou encore de Prunier (Prunus sp.), ou de Bouleau (Betula sp.). On pourrait alors y retrouver les couleurs primaires et leurs multiples combinaisons, ainsi que des textures lisses, souples, rugueuses, crevassées, granuleuses, gaufrées.
D'où vient cette richesse de couleurs et de textures si surprenante? La réponse se trouve sans doute dans cette notion d'évolution qui a façonné notre planète depuis des millions d'années. Cette biodiversité que l'on retrouve dans la morphologie des écorces s'explique par la capacité des arbres à s'adapter et à répondre à une modification de leur environnement. l’écorce épineuse de nombreux acacias (Acacia karoo par exemple) des savanes africaines décourage la plupart des grands herbivores de venir les brouter. Le Séquoia (Sequoiadendron giganteum), Niaouli (Melaleuca quinquenervia) ou le Chêne liège (Quercus suber) ont une épaisse écorce les protégeant du feu. L'Arbre bouteille (Brachychiton rupestris), le Bois bouchon à écorce de papier (Commiphora marlothii) ont une écorce verte chlorophyllienne permettant de se substituer aux feuilles tombées pendant la saison sèche.
Le Baobab (Andansonia sp.) stocke de l’eau dans les tissus internes de son écorce spongieuse. Certaines espèces d’ailleurs (Adansonia za) sont utilisées comme de véritables puits, emmagasinant l’eau de pluie dans une cavité creusée dans le tronc par l’homme. D'autres encore doivent se défendre contre les agressions des parasites et autres insectes en libérant des substances nocives (le latex) à la moindre blessure.
L'écorce devient alors une véritable peau de l'arbre, à travers laquelle il est possible d'imaginer son vécu, son histoire. Cette animation illustre le vieillissement réel de la «peau» du tronc d'un jeune Désespoir des Singes (Araucaria araucana).
Avec les tensions provoquées par la croissance en épaisseur de l'arbre, combinées aux facteurs du milieu, l'écorce se craquelle, se fissure, se plisse et se déchire pour ensuite se détacher progressivement du tronc suivant les espèces. Finalement, en fonction de son âge, de sa situation géographique, de son orientation par rapport aux rayons du soleil, des conditions climatiques, pédologiques, hydriques et physico-chimiques dans lesquelles il vit, l'arbre va révéler une écorce unique.
De ce fait, il est très difficile d'établir une typologie exhaustive des écorces d'arbres. Cependant, il est possible de comparer les caractéristiques extérieures des écorces entre elles, afin de définir au moins 14 catégories :
L'écorce est une structure complexe en constante évolution. Elle est issue d'une assise de cellules dites méristématiques (ou embryonnaires) appelée cambium. Les cellules se divisent pour donner, en simplifiant, deux types de tissus : vers l'intérieur du tronc, le cambium donnera le xylème secondaire (ou bois), et vers l'extérieur de l'assise, il donnera du phloème secondaire (ou liber). Le cambium est donc la limite entre l'écorce et le bois.
Une autre assise de cellules méristématiques se forment dans une partie plus externe de l'écorce, c'est l'assise subero-phellodermique (ou phellogène). Elle permet de produire vers l'extérieur, du suber (ou liège) et vers l'intérieur, du phelloderme, tissu souvent riche en chlorophylle.
Ainsi, l'écorce d'un arbre est constituée de cellules et tissus vivants (assises méristématiques, phloème et phelloderme) et de structures faites de cellules mortes appelées rhytidomes.
L'écorce, véritable peau des arbres, est un élément vital pour les plantes ligneuses. Elle permet entre autre de les protéger et de les nourrir.
Rôle de protection : l'écorce assure une protection du cambium contre les agressions physiques ou biologiques (la neige, le gel, le feu, les rayons ultraviolets). Le liège, l'écorce à papier de Niaouli ou l'écorce épaisse du Séquoia sont de parfaites protections thermiques. Elle sert également de protection physico-chimique contre les insectes, les parasites, etc. en stockant des substances de défense comme le latex par exemple.
Rôle nourricier : la sève brute, venant des racines, est ascendante et riche en eau et éléments minéraux. Elle transite dans le bois via le xylème secondaire. La sève élaborée descendante, riche en assimilas de la photosynthèse, provient des feuilles. Elle est véhiculée dans toutes les parties de l'arbre via des tissus de l'écorce appelés phloème. L'écorce a donc un rôle indispensable dans l'acheminement des nutriments.
Pour certains arbres vivant dans des conditions de sécheresses fréquentes, le phelloderme stocke une importante quantité de pigments chlorophylliens (d'où certaines écorces aux couleurs vertes), permettant à l'arbre de poursuivre son métabolisme photosynthétique même après la chute de ses feuilles.
Rôle de purification : les substances nocives au bon fonctionnement du métabolisme de l'arbre sont évacuées dans l'écorce qui meurt et va se détacher progressivement du tronc. C'est le cas des tannins, des résines, des mucosités ou encore des cristaux.
De par sa grande diversité, les écorces des arbres sont utilisées dans des domaines d'exploitation extrêmement variés, à savoir :
Applications médicales :
la phytothérapie occidentale utilise beaucoup plus les propriétés médicinales des feuilles, des fruits ou du bois que celles des écorces. Cependant, de grandes découvertes ont été réalisées dans ce domaine. C'est le cas de la fameuse Aspirine (Acide Acétyle Salicylique), dérivé de la salicine, une substance que l'on retrouve en abondance dans les écorces des arbres de la famille des Salicacées (Saules et Peupliers par exemple). Il suffit par exemple de laisser infuser quelques morceaux séchés d’écorces de saule pour préparer un breuvage naturel soignant les maux de tête ou les rhumatismes. L'écorce du Quiquina (Chinchona pubescens), quant à elle, fut un excellent remède contre le paludisme. Elle contient en grande quantité de puissants alcaloïdes comme la quinine et la quinidine.
Les femmes Vezos, une tribu du sud-ouest malgache, ont l’habitude de protéger la peau de leur visage contre les agressions du soleil en préparant une mixture faite à base d’eau et d’écorce d’un Ficus local appelé Amontana ou Fiahmy (Ficus baroni). Ce masque du visage est également utilisé à des fins esthétiques.
L’écorce de Baobab (Adansonia sp) est vendue dans certains marchés malgaches sur les étals de plantes médicinales. Tout comme le fruit, l’écorce est riche en calcium. Elle se prend en décoction pour lutter contre le diabète, soigner les problèmes d’estomac en diminuant l’acidité gastrique ou favoriser la montée de lait pour les femmes enceinte (propriété galactogène).
Secteur du bâtiment : les écorces ont des proportions de fibres élevées, que l'on utilise pour fabriquer des panneaux de fibres, de particules ou encore des plaques isolantes. Le liège du Chêne liège (Quercus suber) est un produit naturel extrêmement isolant, quasiment impossible à reproduire industriellement avec les mêmes qualités techniques. Le liège récolté pour la première fois sur le tronc est dit ‘mâle’. De qualité médiocre, il est surtout utilisé pour les panneaux d’isolation. Une dizaine d’années plus tard, le nouveau liège formé dit ‘femelle’ est de bien meilleure qualité et beaucoup plus homogène. Il servira à la fabrication des fameux bouchons.
L’écorce à papier des Cajeputiers (Melaleuca sp.), très isolante, est souvent utilisée par les aborigènes australiens pour confectionner leurs abris. Les Kanaks de Nouvelle-Calédonie font de même pour fabriquer les cases traditionnelles. L’écorce du Bouleau à papier (Betula papyrifera) est une matière première indispensable pour la fabrication des canots et tipis des Indiens d’Amérique.
La résine du Kauri (Agathis australis) a pendant longtemps était exploitée en Nouvelle-Zélande comme l'un des meilleurs vernis à bateaux.
Source énergétique : l'écorce sèche (18 000 kJ) a quasiment le même pouvoir calorifique que le bois, pour une densité environ deux fois plus faible (350kg/m³), d'où son utilisation possible en tant que bon combustible.
Applications horticoles : l'écorce (Pin parasol par exemple) est souvent utilisée dans les divers produits horticoles comme compost, substrat à orchidées, pour la réalisation des taillis, de certains amendements.
Secteur du textile et de l'artisanat : certains arbres ont des écorces dont le liber est riche en fibres longues appelées «teilles». Après traitement, l'écorce fournit des fibres textiles utilisables en vannerie ou pour confectionner des cordes, des nattes et même des vêtements. C'est le cas des Bouleaux, du Tilleul, du Calocèdre.
De nombreuses substances comme les tannins sont extraites des écorces pour la coloration (écorces tinctoriales) de tissus et d'objets artisanaux ou pour tanner les peaux : le cuir de Russie par exemple se fait en trempant les peaux de bêtes dans des bains de copeaux d’écorces de bouleaux.
Certaines écorces à papier sont traitées pour ensuite produire de véritables feuilles de papier (Betula papyrifera, Broussonetia papyrifera). Le papier Antemoro est un papier traditionnel malgache toujours produit dans les règles de l’art dans une petite fabrique artisanale à Ambalavao. Il est fait à partir d’écorce d’Havoha. Bouillies pendant 4 heures de temps, les fibres sont ensuite battues pour réaliser une pâte en forme de boule de 400g permettant la fabrication d’une feuille de papier de 1,75m x 0,80m. La pâte est ensuite trempée dans l’eau puis étalée sur un moule. Encore collante, elle peut être décorée à la main avec des fleurs naturelles. La feuille de papier peut enfin sécher en plein soleil pendant 1 journée.
Confort et plaisirs : certains arbres ont des écorces aromatiques. La plus connue est celle du Cannelier (Cinnamomum verum) qui produit la fameuse cannelle, ou encore celle du Santal blanc (Santalum album), avec laquelle on confectionne des bâtonnets d'encens.
Les résines produites par l’écorce d’arbres appartenant aux genres Commiphora ou Boswelia sont souvent collectées pour fabriquer des vernis, de la laque mais aussi et surtout de la myrrhe, du copal et de l’encens.
D’autres résines de conifères primitifs se sont fossilisées pour donner de l’ambre, matière précieuse utilisée pour la confection de nombreux bijoux.
Enfin pour notre plus grand confort, l'écorce possède un pouvoir d'absorption des liquides et des odeurs très importants. Grâce aux micro-organismes qu'elle renferme, elle joue le rôle de biofiltre que l'on peut utiliser pour des toilettes biologiques.